Je ne sais plus combien de fois j’ai vu quelqu’un me regarder comme si je venais d’inventer une nouvelle langue. Pourtant, je faisais juste ce que tous les Bulgares font depuis toujours: je secouais la tête pour dire “oui”. Le drame. Le bug dans la matrice. On dirait que les pauvres étrangers perdent 20% de leurs compétences sociales d’un coup.
Parce qu’en Bulgarie, la communication commence déjà par un petit ballet de tête à contresens du reste du monde. Un “oui” qui fait “non”, un “non” qui fait “oui”, et un “je sais pas” qui, honnêtement, ressemble un peu à une chorégraphie spontanée. Pour nous, c’est logique. Pour les autres, c’est un test psychologique grandeur nature.
Mais ce n’est que le début.
Quand tu es Bulgare, tu réalises vite que le charme de notre culture, ce sont justement ces petites bizarreries adorables qu’on fait sans réfléchir. Et qui créent parfois des fous rires quand on essaie de les expliquer.
Par exemple, parlons d’un rituel sacré: l’eau jetée par terre avant un départ important. C’est probablement l’une des traditions les plus bulgares qui existent. Tu pars passer un examen? Ton premier jour de travail? Un voyage un peu stressant? Attends-toi à ce que ta mère se précipite avec un verre d’eau pour le verser juste devant toi. Tu dois marcher dedans. Littéralement. Avec la plus grande solennité possible.
L’idée? Que tout se passe “fluide” dans ta vie, comme l’eau. Logique, poétique, magique. Mais essaie d’expliquer ça à un étranger. Franchement, j’ai arrêté.
La seule chose qu’ils comprennent, c’est que nos mamans ont la puissance de Harry Potter version balkanique.
Et ensuite, il y a ce truc qui surprend, choque, intrigue: les faire-part de décès affichés partout dans les rues. Ah, ça. La première fois qu’un étranger me dit: “Pourquoi il y a des affiches avec des photos de gens… morts… devant l’épicerie?”, j’ai failli lui répondre: “Parce qu’on n’a pas Facebook pour les morts.”
Mais évidemment, ce n’est pas ça.
C’est un hommage. Un souvenir public. Une manière de dire: cette personne a existé, elle a compté, elle fait encore partie de notre ville.
Nous, on passe devant sans même y réfléchir. C’est normal. C’est notre paysage.
Eux, ils pensent qu’on vit dans un épisode permanent de “True Detective”.
Ensuite, je pourrais parler de la politesse inversée de la nourriture. Ah, ça, c’est iconique. Tu veux faire paniquer un étranger? Propose-lui à manger trois fois, en insistant, en ajoutant un “Ne t’inquiète pas, j’insiste”. Il va croire que tu veux le marier. Chez nous, refuser une ou deux fois, c’est juste la chorégraphie normale. Tu dis non, on ignore. Tu redis non, on insiste. À la fin, tu manges. C’est écrit dans la Constitution invisible du pays.
Et puis il y a la grande tradition nationale des chaussons à la maison.
En Bulgarie, enlever ses chaussures en entrant, ce n’est pas une option. C’est une religion.
Et si tu es invité et qu’on te donne une paire de pantoufles trop petites, trop grandes ou légèrement multicolores, c’est que tu es officiellement accepté dans la famille.
Ton confort? On le gèrera plus tard.
Je pourrais continuer longtemps. Entre notre manière hyper expressive de parler (ce n’est pas un conflit, c’est juste qu’on raconte comment on a acheté du pain), notre capacité à transformer chaque table en fête et chaque fête en épopée, ou notre instinct naturel à donner des conseils même quand on t’a rien demandé… On est uniques. Et franchement, heureusement.
Alors oui, parfois je réalise que ce qui semble normal chez moi paraît complètement étrange ailleurs. Mais c’est justement ce qui fait qu’être Bulgare, c’est une expérience en soi. On a nos gestes, nos rituels, nos petites manies. On vit avec nos légendes, nos symboles, nos traditions qui sentent la rakia, les montagnes et les histoires racontées en famille.
Et tu sais quoi? J’adore ces différences. Elles me suivent partout, même quand je suis loin du pays. C’est tout un univers, un morceau de maison dans chaque geste, chaque expression, chaque petite habitude. Et si quelqu’un ne comprend pas, pas grave.
Je secoue la tête.
Et je dis oui.
Et puisque j’aime raconter la Bulgarie à travers ce qu’elle a de plus vrai, j’ai aussi écrit un livre de cuisine bulgare, un voyage entre recettes, traditions et souvenirs de chez nous. Une façon gourmande de prolonger l’aventure et de partager encore un peu de cette âme bulgare qui me suit partout.

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