Il y a des limites. Et les ignorer ne rend pas une œuvre courageuse.
Je vais parler en tant qu’autrice de dark romance. En tant que femme. En tant que mère aussi. Pas en tant que juge, pas en tant que moraliste. Juste en tant que personne qui écrit dans l’ombre et qui sait ce que ça signifie de flirter avec les zones inconfortables.
J’ai toujours défendu l’auto-édition. Parce que c’est un espace de liberté. Parce qu’on peut y écrire ce qu’on veut, sans comité, sans filtre imposé, sans éditeur qui lisse les angles pour rassurer le marché. J’écris des relations toxiques. Des dynamiques de pouvoir. Des personnages moralement ambigus. Je ne suis pas la dernière à aller chercher là où ça fait mal.
Mais il y a une différence entre explorer l’ombre humaine et la mettre en scène de manière répétée, détaillée, explicite, quand il s’agit d’un nourrisson. Et cette différence, elle est immense.
On peut me dire que c’est de la fiction. Que c’est de la dark romance. Que c’est pour dénoncer. Que ça bouscule. Que ça choque volontairement. Mais à un moment, il faut être honnête avec soi-même : dénoncer ne nécessite pas de déployer des centaines de pages de descriptions graphiques. On peut traiter l’horreur sans la dérouler comme une séquence prolongée. On peut provoquer une prise de conscience sans insister, répéter, appuyer encore et encore.
Ce qui me dérange profondément, ce n’est pas le fait de parler d’un sujet difficile. C’est la manière dont il est traité. Quand la mise en scène devient si insistante qu’elle finit par ressembler à une consommation de l’horreur, on ne peut plus simplement se réfugier derrière l’argument artistique.
Je repense à A Serbian Film, souvent cité comme l’un des films les plus atroces jamais réalisés. Je l’ai vu. Et oui, il m’a choquée. Mais derrière l’excès, il y avait une volonté de dénoncer un système, une violence institutionnalisée, une industrie de la déshumanisation. On peut débattre de la pertinence du procédé, mais il y avait un cadre, un discours, une critique identifiable. Ici, ce que je perçois, c’est une répétition graphique qui dépasse le simple choc pour entrer dans quelque chose de profondément dérangeant.
Je vais être très directe : un livre, ça s’achète. Ça se lit. Ça circule. On ne contrôle pas qui le tient entre ses mains. Et quand un texte met en scène, de manière explicite et prolongée, des violences sexuelles sur un bébé, on ne peut pas faire comme si l’effet potentiel n’existait pas. On ne peut pas prétendre que le support est neutre. La fiction ne vit pas dans un vide. Elle nourrit des imaginaires, elle banalise ou elle questionne, elle ouvre des portes ou elle en ferme.
En tant que mère, c’est insupportable à lire. Pas parce que je suis prude. Pas parce que je refuse la noirceur. Mais parce qu’il y a une frontière instinctive qui se dresse. Une frontière qui dit : ici, on ne joue plus avec la provocation littéraire. Ici, on touche à quelque chose qui dépasse le simple débat artistique.
En tant qu’autrice indépendante, ça me met en colère pour une autre raison. Parce que ce type de contenu salit tout le reste. Il offre sur un plateau l’argument parfait à ceux qui pensent déjà que l’auto-édition est un Far West sans conscience. Il donne à ceux qui méprisent la dark romance de quoi dire : “Vous voyez, c’est ça leur liberté.” Alors que non. La dark romance parle d’adultes. De consentement trouble. De dynamiques malsaines entre personnages capables de choix. Elle n’a jamais été censée intégrer des nourrissons dans ses fantasmes narratifs.
On ne peut pas se cacher éternellement derrière “je casse les codes”. Casser les codes, ce n’est pas effacer toute responsabilité. Dire “je dénonce” ne suffit pas à justifier n’importe quelle mise en scène. Parfois, si personne n’ose écrire quelque chose, ce n’est pas parce que tout le monde est lâche. C’est parce que certaines lignes existent pour protéger plus que des sensibilités : elles protègent une éthique.
Je ne demande pas la censure aveugle. Je ne demande pas un retour à une littérature aseptisée. Je demande qu’on arrête de confondre provocation et profondeur. Qu’on arrête de croire que plus c’est graphique, plus c’est courageux. Qu’on accepte que la liberté artistique s’accompagne d’une responsabilité collective.
Les plateformes ont aussi leur part. Publier n’est plus compliqué aujourd’hui. Diffuser non plus. Mais rendre accessible un contenu ne signifie pas qu’il est neutre. Les lecteurs ont leur part. Les auteurs aussi. Et oui, l’auto-édition doit rester libre. Mais si elle veut rester crédible, elle ne peut pas ignorer totalement la question de ses limites.
Je continuerai à écrire dark. À explorer les zones inconfortables. À assumer la toxicité fictionnelle. Mais je refuserai que ce genre soit associé à ce type de mise en scène. Et je refuse qu’on balaie la discussion en disant simplement : “C’est de l’art.”
L’art peut déranger.
Mais l’art n’est pas exempt de conscience.
Et quand une ligne est franchie, le silence ne la rend pas invisible.

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