Quand j’ai commencé à écrire Blue Dream – De Séoul à Tokyo, je pensais écrire une dark romance urbaine plongée dans les nuits de Tokyo. J’avais cette image en tête : les néons, Kabukicho, les ruelles pleines de bars, les host clubs, cette ambiance presque hypnotique qu’on voit parfois dans certains films ou dramas. Ce monde nocturne qui fascine autant qu’il inquiète. Mais très vite, en commençant mes recherches, je me suis rendu compte que derrière cette façade brillante et presque irréelle se cachait une réalité beaucoup plus dérangeante. Et c’est là que ce livre a vraiment commencé à prendre une autre dimension pour moi.
Au fil de mes recherches, je suis tombée sur un phénomène dont on parle très peu en dehors du Japon : les Toyoko Kids. Si vous ne connaissez pas, ce sont des adolescents, souvent très jeunes, qui traînent autour de Kabukicho, près du cinéma Toho et de la fameuse place où l’on voit parfois Godzilla sur les photos de Tokyo. Ce sont des jeunes qui ont fugué, qui ont coupé les ponts avec leur famille, ou qui se sont simplement retrouvés perdus dans un système qui ne leur laisse plus vraiment de place. Et ce qui m’a frappée, c’est qu’ils ne sont pas cachés. Ils ne sont pas dans l’ombre. Ils sont littéralement là, dans la rue, sous les néons, au milieu de tout le monde. On peut les voir sur certaines photos, dans des reportages, parfois même dans des vidéos tournées dans le quartier. Ils existent aux yeux de tous, et pourtant on a souvent l’impression que le monde préfère détourner le regard.







En creusant davantage, j’ai découvert une réalité encore plus difficile à accepter. Beaucoup de ces Toyoko Kids sont en réalité de très jeunes filles qui finissent par se prostituer pour survivre. Certaines ont quinze ou seize ans, parfois un peu plus, mais rarement beaucoup. Elles gagnent parfois énormément d’argent en très peu de temps, parce que le système qui les entoure est construit pour ça. Mais cet argent ne disparaît pas dans le vide. Il circule. Il nourrit une économie entière. Une partie de cet argent se retrouve dans les bars, dans certains réseaux, et surtout dans les host clubs. Et là, tout commence à se relier d’une manière assez glaçante.
Les host clubs, à première vue, sont des lieux élégants où des hommes extrêmement séduisants vendent de la présence, de l’attention, une illusion de romance. Les clients – souvent des femmes – paient pour boire, discuter, être regardées, se sentir spéciales pendant quelques heures. Sur le papier, cela peut sembler presque glamour, comme une sorte de théâtre de la séduction. Mais quand on regarde un peu plus loin, on découvre un système beaucoup plus complexe. Certaines clientes dépensent des sommes astronomiques pour un host en particulier. Elles s’endettent, travaillent sans relâche pour continuer à payer ces soirées, et parfois l’argent qu’elles utilisent provient justement de ces activités de prostitution qui entourent Kabukicho. C’est une boucle. Un cercle presque parfait. Les filles se détruisent pour gagner de l’argent, et cet argent retourne alimenter un système qui les maintient prisonnières.






C’est ce moment-là qui m’a profondément marquée pendant l’écriture. Réaliser que derrière la beauté presque irréelle des nuits de Tokyo, derrière les néons, les clubs et les costumes impeccables, il existe une mécanique beaucoup plus sombre. Une mécanique qui fonctionne parce que tout le monde ferme un peu les yeux. Parce que c’est plus simple de regarder les lumières que ce qui se cache juste en dessous.
Le problème, c’est que ces sujets restent extrêmement tabous au Japon. Trouver des informations fiables n’a pas été simple du tout. Il existe des reportages, des témoignages, quelques enquêtes journalistiques, mais ils sont souvent fragmentés, difficiles à vérifier, parfois même contradictoires. J’ai passé des mois à chercher, à lire, à comparer des sources, à essayer de comprendre ce qui relevait de la réalité et ce qui appartenait à l’exagération ou aux mythes qui entourent ce quartier. Certaines nuits, j’avais l’impression de tomber dans un véritable labyrinthe d’informations.
Bien sûr, Blue Dream reste une fiction. Ce n’est pas un reportage, et ce n’est pas non plus un livre qui prétend expliquer toute la complexité de ces phénomènes. Mais je voulais que l’histoire repose sur quelque chose de réel, sur une atmosphère qui existe vraiment. Je voulais que les néons de Tokyo soient aussi beaux qu’inquiétants, que les host clubs soient aussi fascinants que dangereux, et que derrière cette descente dans la nuit on sente qu’il y a quelque chose de plus profond, de plus dérangeant.
Au fond, c’est peut-être ça qui m’a poussée à écrire ce livre. Cette sensation étrange que certaines réalités existent sous nos yeux sans que nous les regardions vraiment. Les Toyoko Kids sont là, dans les rues de Tokyo, visibles par tous, et pourtant leur histoire reste souvent dans l’ombre. Écrire Blue Dream, c’était aussi une manière de regarder cette ombre en face, même à travers la fiction.
Et si cette histoire donne envie à certains lecteurs d’en apprendre un peu plus sur ce monde caché derrière les néons… alors peut-être que toutes ces nuits de recherches, de doutes et d’écriture auront vraiment eu un sens.

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